Conseils agroécologiques pour favoriser la faune auxiliaire

L’agriculture fait face à des défis majeurs concernant la préservation de la biodiversité tout en maintenant sa productivité. La faune auxiliaire – ces insectes, arachnides, oiseaux et mammifères qui régulent naturellement les ravageurs – représente un levier fondamental pour réduire les intrants chimiques dans nos systèmes agricoles. Les pratiques agroécologiques visent précisément à créer des conditions favorables à ces alliés naturels. Entre aménagement paysager et gestion raisonnée des cultures, de nombreuses stratégies permettent d’attirer et de maintenir ces auxiliaires précieux qui contribuent à l’équilibre des écosystèmes cultivés et à la santé des productions agricoles.

Comprendre et identifier la faune auxiliaire agricole

La faune auxiliaire englobe l’ensemble des organismes qui, par leur mode de vie, contribuent à réguler les populations de ravageurs ou à améliorer les conditions de croissance des cultures. On distingue principalement deux catégories d’auxiliaires : les prédateurs et les parasitoïdes.

Les prédateurs consomment directement les ravageurs. Parmi eux, les coccinelles se nourrissent de pucerons, pouvant dévorer jusqu’à 150 individus par jour. Les chrysopes, dont les larves sont surnommées « lions des pucerons », peuvent consommer jusqu’à 500 pucerons durant leur développement. Les syrphes, ces mouches aux allures de guêpes, pondent leurs œufs près des colonies de pucerons, et leurs larves s’en nourrissent abondamment. N’oublions pas les carabes, coléoptères nocturnes qui chassent limaces, escargots et larves diverses au niveau du sol.

Les parasitoïdes, quant à eux, pondent dans ou sur un hôte qui servira de nourriture à leurs larves. Les micro-hyménoptères comme les trichogrammes parasitent les œufs de nombreux lépidoptères ravageurs. Les ichneumons ciblent plutôt les chenilles et chrysalides. Ces parasitoïdes sont souvent très spécifiques, ciblant une espèce ou une famille précise de ravageurs.

D’autres auxiliaires jouent des rôles différents mais tout aussi précieux. Les pollinisateurs – abeilles, bourdons, papillons – assurent la reproduction de nombreuses cultures. Les lombrics et autres organismes du sol améliorent sa structure et sa fertilité. Les chauves-souris et oiseaux insectivores comme les mésanges contribuent à la régulation des populations d’insectes, une mésange bleue pouvant prélever jusqu’à 8000 chenilles pour nourrir sa nichée.

Pour favoriser cette biodiversité fonctionnelle, il faut d’abord savoir la reconnaître. Des outils comme les plaques jaunes engluées permettent de surveiller les populations d’insectes. L’observation directe des plantes, notamment tôt le matin ou en soirée, révèle souvent la présence d’auxiliaires en action. Des protocoles standardisés comme l’Observatoire Agricole de la Biodiversité offrent des méthodes simples pour suivre l’évolution des populations d’auxiliaires sur une exploitation.

Aménagements paysagers favorables aux auxiliaires

La diversification du paysage agricole constitue le fondement d’une approche agroécologique favorable aux auxiliaires. Les infrastructures agroécologiques jouent un rôle déterminant en fournissant refuges, sites de reproduction et ressources alimentaires complémentaires.

Les haies composites représentent un élément clé de ce dispositif. Une haie bien conçue associe différentes strates végétales (herbacée, arbustive et arborée) et privilégie les essences locales. L’aubépine, le sureau, le cornouiller ou le noisetier offrent fleurs, fruits et abris à de nombreux auxiliaires. Pour maximiser leur efficacité, ces haies doivent former un maillage connecté à l’échelle du paysage, avec idéalement 5 à 7% de la surface agricole dédiée à ces structures linéaires.

Les bandes enherbées permanentes constituent un refuge précieux pour les carabes, staphylins et araignées. Leur largeur optimale se situe entre 3 et 6 mètres, avec un mélange d’espèces incluant graminées et légumineuses. Une fauche tardive et échelonnée préserve ces habitats tout en limitant la montée à graines d’adventices problématiques.

L’implantation de bandes fleuries spécifiquement composées pour attirer les auxiliaires offre des ressources en nectar et pollen indispensables aux adultes de nombreuses espèces comme les syrphes ou chrysopes. Des mélanges incluant phacélie, souci, sarrasin, achillée millefeuille ou centaurée attirent efficacement ces insectes. Ces bandes doivent représenter au moins 2% de la surface cultivée pour un impact significatif.

Éléments complémentaires d’aménagement

Les mares agroécologiques, même de taille modeste (20-30m²), favorisent les amphibiens et libellules qui consomment de nombreux ravageurs. Leurs berges en pente douce et végétalisées optimisent leur valeur écologique.

Des nichoirs spécifiques peuvent accélérer l’installation d’auxiliaires clés :

  • Nichoirs à mésanges (trou d’entrée de 28-32mm) à raison de 2-3 par hectare
  • Hôtels à insectes avec différents matériaux (tiges creuses, bûches percées, paille) pour attirer chrysopes, osmies et autres pollinisateurs

Les perchoirs à rapaces encouragent la présence de buses et faucons, précieux alliés contre les rongeurs. De simples piquets de 2-3 mètres installés tous les 100-150 mètres suffisent souvent.

La disposition spatiale de ces aménagements mérite réflexion. Une étude de l’INRAE montre que l’efficacité des auxiliaires diminue au-delà de 50 mètres de leur habitat. Il convient donc de répartir ces infrastructures pour qu’aucun point de la parcelle ne soit à plus de 50 mètres d’un habitat favorable. Cette organisation en mosaïque crée un véritable réseau écologique fonctionnel à l’échelle de l’exploitation.

Pratiques culturales favorisant la biodiversité fonctionnelle

La diversification des cultures constitue un pilier fondamental pour favoriser la faune auxiliaire. La rotation longue (4 ans minimum) intégrant différentes familles botaniques perturbe les cycles des ravageurs tout en offrant des ressources variées aux auxiliaires. L’alternance de cultures d’hiver et de printemps évite la spécialisation des ravageurs et crée des fenêtres temporelles favorables à l’installation des auxiliaires.

Les cultures associées amplifient cet effet diversificateur. L’association céréales-légumineuses (comme blé-féverole) attire davantage d’auxiliaires que les monocultures. Des études montrent une augmentation de 25 à 30% des populations de carabes et araignées dans ces systèmes mixtes. Les plantes compagnes comme le sarrasin ou la phacélie, semées en interrangs dans les cultures pérennes (vergers, vignobles), fournissent nectar et pollen aux auxiliaires adultes.

Le travail du sol raisonné préserve la faune du sol et les auxiliaires terrestres. Le non-labour ou les techniques culturales simplifiées maintiennent les galeries de vers de terre et préservent les œufs et larves de carabes hivernant dans les premiers centimètres du sol. Une étude de l’ISARA Lyon a démontré que la densité de carabes pouvait être multipliée par trois dans les systèmes en non-labour par rapport au labour conventionnel.

La gestion des adventices par tolérance partielle constitue une approche nuancée. Maintenir une flore spontanée maîtrisée (couverture de 5 à 10%) offre des ressources complémentaires aux auxiliaires. Certaines adventices comme les ombellifères (carotte sauvage) ou astéracées (bleuet) sont particulièrement attractives pour les parasitoïdes et syrphes. La technique du faux-semis permet de réduire la pression d’adventices sans recours aux herbicides, préservant ainsi les auxiliaires sensibles à ces molécules.

La couverture permanente du sol via des couverts végétaux ou paillages organiques protège les auxiliaires terrestres. Ces couverts jouent un rôle de zone refuge et de corridor écologique entre les différents habitats. Les couverts multi-espèces associant légumineuses (vesce, trèfle), crucifères (radis, moutarde) et poacées (avoine, seigle) maximisent les services rendus, tant pour la structure du sol que pour l’attraction d’auxiliaires variés.

La réduction des interventions mécaniques pendant les périodes d’activité intense des auxiliaires (printemps-été) limite la perturbation de leurs cycles biologiques. La fauche haute (minimum 10 cm) des couverts préserve de nombreux arthropodes utiles. Des techniques comme le pâturage flash par des ovins peuvent remplacer certaines interventions mécaniques tout en créant une hétérogénéité favorable à la biodiversité fonctionnelle.

Stratégies de lutte biologique intégrée

La lutte biologique par conservation représente l’approche la plus durable pour intégrer les auxiliaires dans la protection des cultures. Cette stratégie repose sur l’optimisation des conditions environnementales pour favoriser les populations d’auxiliaires naturellement présentes dans l’agroécosystème.

La mise en place de zones refuges non traitées au sein même des parcelles cultivées constitue une tactique efficace. Ces zones, représentant 5 à 10% de la surface, servent de réservoirs d’auxiliaires qui peuvent rapidement coloniser les cultures en cas d’infestation. Dans les grandes cultures, des bandes de 3 à 6 mètres de large peuvent être maintenues sans traitement phytosanitaire, tandis que dans les vergers, un rang sur cinq peut être géré comme zone refuge.

L’application de seuils d’intervention ajustés permet d’éviter les traitements systématiques. Pour les pucerons sur céréales, on tolère jusqu’à 15-20 pucerons par tige avant floraison si des auxiliaires sont présents. Cette approche nécessite un suivi régulier des cultures pour évaluer à la fois les populations de ravageurs et d’auxiliaires, idéalement via un réseau de piégeage combinant plaques colorées, pièges à phéromones et observations directes.

La sélectivité des interventions devient primordiale lorsque les traitements s’avèrent nécessaires. Les produits de biocontrôle comme le Bacillus thuringiensis contre les lépidoptères ou les huiles essentielles contre certains insectes piqueurs présentent généralement une meilleure compatibilité avec les auxiliaires. Les horaires d’application influencent fortement l’impact sur la faune bénéfique : traiter en fin de journée épargne de nombreux pollinisateurs et réduit la photodégradation de certains produits biologiques.

Lâchers augmentatifs et inoculatifs

En complément des approches conservatrices, les lâchers d’auxiliaires peuvent accélérer la régulation des ravageurs. En maraîchage sous abri, l’introduction préventive de Macrolophus pygmaeus (punaise prédatrice) à raison de 2 individus/m² permet de contrôler efficacement les aleurodes et Tuta absoluta sur tomate. Dans les vergers, des lâchers de trichogrammes (micro-guêpes parasitoïdes) à 100 000 individus/ha peuvent réduire les dégâts de carpocapse jusqu’à 75%.

La gestion nutritionnelle des auxiliaires relâchés améliore leur établissement. L’utilisation de plantes-relais comme le sorgho ou l’éleusine infestés volontairement de pucerons spécifiques (non nuisibles aux cultures) fournit une source alimentaire aux auxiliaires en l’absence de ravageurs cibles. Des compléments alimentaires comme le pollen ou le miel dilué pulvérisés sur certaines zones attirent et maintiennent les syrphes et chrysopes.

Pour optimiser ces stratégies, la coordination territoriale entre agriculteurs d’un même bassin de production amplifie considérablement l’efficacité des mesures individuelles. Des études montrent que la gestion concertée des habitats et des pratiques à l’échelle d’un territoire peut multiplier par deux l’efficacité du contrôle biologique par rapport à des actions isolées.

Du champ à la ferme : vers une gestion holistique des auxiliaires

L’approche systémique de la ferme constitue l’étape ultime pour favoriser durablement la faune auxiliaire. Au-delà des pratiques parcellaires, c’est l’organisation globale de l’exploitation qui détermine sa capacité à héberger une biodiversité fonctionnelle abondante et diversifiée.

La mosaïque paysagère représente un facteur déterminant. Une étude menée par l’Université de Wageningen démontre qu’une taille moyenne de parcelles inférieure à 4 hectares, avec une diversité d’occupations du sol, augmente de 40% l’abondance des auxiliaires par rapport aux paysages simplifiés. Cette diversité crée des effets de lisière bénéfiques et multiplie les interfaces écologiques. La présence de différents types de cultures (annuelles, pérennes, prairies) au sein d’une même exploitation génère des complémentarités temporelles et spatiales pour les auxiliaires.

L’intégration de l’élevage dans les systèmes de polyculture offre des avantages multiples. Le pâturage tournant dynamique, avec des temps de séjour courts (2-3 jours) et des temps de repos longs (30-60 jours), favorise une structure hétérogène de la végétation où cohabitent zones rases et zones plus hautes. Cette mosaïque à petite échelle bénéficie aux auxiliaires comme les carabes et araignées. Les déjections animales, particulièrement sous forme de fumier composté, enrichissent la vie du sol et attirent des insectes coprophages qui servent de proies alternatives pour certains auxiliaires.

La gestion différenciée des abords de ferme transforme ces espaces souvent négligés en réservoirs de biodiversité. Les bâtiments agricoles peuvent accueillir des nichoirs à chouettes effraies (un couple consomme jusqu’à 2000 rongeurs par an) ou des gîtes à chauves-souris. Les talus, fossés et chemins entretenus sans herbicides et avec des fauches tardives constituent des corridors écologiques fonctionnels. La plantation d’arbres isolés ou en alignement crée des points de repère pour les insectes volants et des perchoirs pour les oiseaux insectivores.

La gestion de l’eau à l’échelle de la ferme influence fortement les auxiliaires. L’aménagement de zones humides temporaires dans les points bas retient l’eau de pluie et crée des habitats pour les amphibiens et odonates. Un réseau de petites mares connectées (tous les 300-500 mètres) facilite la dispersion des auxiliaires aquatiques. En période de sécheresse, des points d’eau accessibles aux insectes (abreuvoirs peu profonds avec pierres émergentes) maintiennent leur activité.

La transition vers ce modèle holistique nécessite une planification progressive. Un diagnostic initial identifiant les points forts et les lacunes du système permet d’établir un plan d’action sur 3-5 ans, intégrant les contraintes techniques et économiques de l’exploitation. L’évaluation régulière des résultats via des protocoles simples de suivi de la biodiversité (comme les transects d’observation ou pièges photographiques) permet d’ajuster les pratiques et de mesurer les progrès accomplis.

Cette approche globale transforme l’exploitation en véritable écosystème cultivé où les auxiliaires trouvent leur place tout au long de l’année, contribuant ainsi à la résilience du système face aux aléas climatiques et aux pressions parasitaires.